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Lucien n’ouvrit même pas le livre qu’il avait amené pour patienter. Le deuil dont il s’apprêtait à se débarrasser l’accablait encore trop pour lui permettre de se concentrer sur les mots. Cette petite heure suspendue, entre le moment où la secrétaire lui avait désigné une des chaises de la salle d’attente et celui où le médecin appellerait son nom, c’était celle qu’il trouvait la plus dure. Sa décision était prise pourtant, sa résolution, ferme. Ce n’était pas comme si on l’avait forcé à quoi que soit. Il s’en tirait mieux que la femme assise en face de lui, par exemple. Elle était accompagnée d’une amie – une collègue ? – d’une femme un peu plus âgée, beaucoup plus stable, en tout cas, comme en témoignait son maquillage qui ne coulait pas en vilaines traces noires sur ses joues, à elle.
Celle des deux femmes qui était en pleurs releva brièvement le nez pour accepter le mouchoir que lui tendait l’autre et ce faisant, elle croisa le regard de Lucien. Il lui sourit. Ses sanglots repartirent de plus belle.
« Monsieur Kengne ? »
Dans le bureau du médecin, un diffuseur de parfum au citron masquait mal celui des traces de café de la machine collées au fond des gobelets en plastique entassés dans la poubelle et les relents de honte persistant dans l’air sous la forme d’une tenace odeur de sueur. Lucien s’assit sur le fauteuil en faux cuir craquelé et adopta la posture pénitente – épaules rentrées, tête baissée – qui lui assurerait un interrogatoire aussi court qu’efficace.
« Expliquez-moi ce qui vous arrive, Monsieur Kengne, commença le médecin avec une empathie émoussée à force de répétitions.
– Un homme marié, docteur. Et hétérosexuel. »
Le médecin inspira sèchement par le nez. Lucien admira sa retenue. Lui-même s’était couvert d’injures, face au miroir de sa salle de bain, avec un mépris beaucoup plus évident.
« Je lis dans votre dossier, reprenait l’homme de science, que ça sera votre septième intervention ?
– Je sais. Je suis suivi par un thérapeute, et je fais des progrès. Ma dernière prise date de l’année dernière, c’est juste une rechute, j’ai besoin qu’elle passe vite pour avancer. »
Sa rechute s’appelait Jérôme, c’était son collègue de travail. Il ne l’avait honnêtement pas vu venir, avec ses chemises rentrées dans son pantalon trop serré, sa passion pour les week-ends pêche et sa vie conjugale sans histoire. Mais il était resté l’aider, un soir, sur un morceau de code récalcitrant, sans qu’on lui demande, juste pour donner un coup de main. Vers vingt-deux heures, autour d’une pizza partagée sur un coin de table, le type ne s’était pas seulement révélé sympathique mais aussi plein d’humour. Cette nuit-là, Lucien avait bouclé le projet qui l’angoissait depuis des semaines, ri à en essuyer des larmes au coin de ses yeux et quand Jérôme avait posé une main amicale sur son épaule, les étincelles que ce geste avait fait courir jusque dans son estomac n’avaient laissé aucune place au doute : il était amoureux.
Or ce n’était pas un amour raisonnable. Lucien se retrouvait donc là où finissent tous les amoureux irrationnels : dans le bureau du médecin, à plaider pour sa septième pilule de dégrisement.
« Bon, concluait justement le docteur. Je n’ai pas besoin de vous rappeler la liste des effets secondaires ? Vous allez avoir envie de crème glacée et de comédies romantiques pendant quelques jours et puis ça sera passé.
– Merci docteur.
– J’espère ne pas vous revoir bientôt, hein ? Ce n’est pas une façon de vivre. Trouvez-vous un hobby, je ne sais pas.
– Oui docteur. »
Ensuite, Lucien avait porté son ordonnance à la pharmacie voisine, où il avait avalé la pilule avec un peu d’eau. Il attendait à présent dans une petite salle qui sentait le désinfectant qu’une éventuelle réaction se déclenche avant de pouvoir rentrer chez lui.
Au bout de quelques minutes, la pharmacienne fit entrer après lui la femme de la salle d’attente de tout à l’heure. Le maquillage coulé sur ses joues avait été nettoyé mais ses yeux restaient un peu rouges. Elle tenait encore son verre d’eau dans une main tremblante, la pilule dans l’autre.
« Première fois ? demanda Lucien d’un ton qu’il espérait rassurant.
– Oui. »
Elle essaya de lui sourire, mais sa lèvre inférieure fut saisie d’un tremblement que la femme parvint à peine à réfréner en mordant dedans.
« Ça ira mieux après, promis.
– Mais… je ne suis même pas sûre d’avoir envie d’aller mieux. Ça me regarde, non ? Si j’ai envie de me gâcher la vie avec un type qui oublie mon anniversaire.
– Je ne dirai à personne si vous ne la prenez pas, cette pilule. »
Cette fois, son sourire tint.
« Non, c’est moi qui ai demandé. Il faut que je le fasse. Enfin, j’en sais rien. Hier, j’étais déterminée. Aujourd’hui… je ne sais plus. Ça marche vraiment ? On peut effacer des sentiments, comme ça, pouf ?
– On n’arrête pas le progrès ! Ça les efface, mais pour être honnête, ça ne les empêche pas de revenir. »
Pour preuve, Lucien se désigna avec un geste désolé. Elle pouffa, une sorte de petit rire qui s’échoua sur un soupir.
« Je lui ai dit que puisque c’était comme ça, j’allais prendre la pilule, en plus, vous savez ? Ça ne lui a fait ni chaud ni froid. C’est vraiment un con.
– C’est quand, votre anniversaire ?
– C’était avant-hier.
– Si vous prenez cette pilule, je vous emmène au restaurant fêter ça et votre anniversaire. Deal ? »
Ses yeux pétillèrent, ce qui fit un joli contraste avec ses paupières encore gonflées de chagrin. Elle leva son gobelet d’eau comme un toast, jeta la pilule dans sa bouche et la fit passer en deux gorgées. Lucien cria : « youhou ! » et ils se tapèrent dans la main en signe de victoire.
Quand, sur le chemin du restaurant, elle lui dit s’appeler Mei, Lucien trouva qu’au moins, c’était un joli prénom pour sa prochaine rechute.