Revenir à la liste
Gabriel, le bouquet dans une main, tire de l'autre sur le col de sa veste immaculée.
« C’est une bonne nouvelle, affirme-t-il à la porte close devant lui. C’est une bonne nouvelle. »
Quand le klaxon d’un bus à l’extérieur de l’immeuble le fait sursauter, il se rend compte qu’il n’a toujours pas bougé. Il secoue la tête, souffle trois fois en exécutant sur place de petits pas de course dans ses Converses dorées, s’éclaircit la gorge, et sonne enfin.
Maryam ouvre, vêtue d’un peignoir bleu jeté sur un t-shirt oversize délavé, mais qui a dû être rouge.
« Ah, c’est toi, constate-t-elle.
– Heeey ! Salut, j’ai une bonne nouvelle ! Le Seigneur est avec toi.
– Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Je peux entrer ? »
Elle soupire mais s’écarte pour lui ouvrir le passage. Le couloir dessert des cabinets, placés juste derrière l’entrée, puis une salle de bain minuscule et une chambre, dont la porte mal fermée laisse deviner des vêtements jetés en tas sur le sol, au milieu de manuels scolaires et de feuilles volantes couvertes de graphiques occultes. Miryam enseigne la science humaine des miracles, qu’elle appelle « mathématiques », et qui a toujours paru à Gabriel excessivement compliquée.
Au fond, une porte coulissante donne sur la cuisine. Un des murs est percé par une fenêtre entrouverte. Le vitrage cathédrale masque la vue, mais l’activité de la ville de Nazareth, en ce matin de printemps, leur parvient par effluves d’essence et de café, par bribes de conversations mélangées à la radio des commerces.
Maryam remplit une théière d’eau froide au robinet, qu’elle lui tend.
« C’est pour les fleurs.
– Ah, oui. »
Gabriel déballe son bouquet de lys et tente de le faire tenir dans le vase de fortune. Les tiges sont bien trop longues, il faut les couper aux ciseaux de cuisine et les nouer avec un élastique, mais il n’est pas fâché de s’occuper les mains. Quand ça ressemble enfin à quelque chose, il installe son œuvre entre eux sur la table en formica.
« Alors ? Qu’est-ce qu’il a dit ?
– Ok, sois sans crainte, Maryam, Il veut que tu gardes l’enfant.
– J’allais la garder de toute façon.
– Ce sera un fils.
– C’est pas un peu tôt pour le dire ?
– S’Il le pense que c’est le cas… Rien ne Lui est impossible, tu sais.
– Paraît-il, oui.
– L’enfant portera le titre de "Fils du Très-Haut" et héritera du trône de son Père. Il régnera pour toujours sur la maison de Jacob et son règne n’aura pas de fin. »
À la fin de sa tirade, Gabriel expire avec un sourire. C’est bon, c’est sorti. Ça fait des jours qu’il répète, il n’a même pas fourché. Ça s’est bien passé.
« La maison de qui ?
– Hein ?
– Tu as dit "il régnera sur la maison de…" quelqu’un.
– Ah ! Oh, Jacob ? C’est un de tes ancêtres, qu’Il a rencontré il y a longtemps. Il l’aime bien.
– Il ne lui a pas fait d’enfant après l’avoir dragué en boîte de nuit, à lui ?
– Haha. Non, vous n’aviez pas encore inventé les boîtes de nuit, à l’époque. »
Ça ne la fait pas rire. OK. Pas grave.
« On ne sait pas comment c’est arrivé, c’était un accident. Mais Il est prêt à en assumer la responsabilité.
– La preuve, c’est toi qu’il envoie m’annoncer ça à sa place. J’imagine qu’il n’a pas l’intention de s’impliquer dans l’éducation de son fils, non plus ? »
Les bras croisés face à lui, Maryam braque sur Gabriel toute l’intensité des reproches contenus dans sa voix. Il s’y attendait, mais il sue des mains quand même. En les essuyant nerveusement sur son pantalon blanc, il essaie de trouver une façon de lui faire comprendre qu’il a tout essayé. Que c’est déjà un exploit de Lui avoir fait accepter un fils mortel. Que ce n’est pas de sa faute si…
Enfin, si, c’est un peu de sa faute. Si ses rapports de mission sur Terre avaient été moins enthousiastes, il n’aurait pas donné envie à son Seigneur de descendre voir par lui-même si la situation s’était arrangée depuis son dernier passage. L’expérience n’a pas été concluante, c’est le moins qu’on puisse dire, mais elle a eu le temps de bouleverser la vie de Maryam.
« Si l’enfant survit trente trois années humaines, il le rappellera auprès de lui, promet Gabriel en guise de réponse. Et il y aura une place pour toi aussi !
– Super.
– Maryam, c’est le mieux que…
– C’est bon, je sais. Tu n’es que le servant de ton seigneur. Et je n’ai pas le choix, si ?
– Pas vraiment. »
Les lèvres pincées, elle le fixe encore quelques douloureuses secondes, puis semble céder. Son expression s’adoucit, elle décroise les bras pour les lever en l’air avant de repousser sa chaise. Elle attrape du café sur l’étagère.
« Tu en veux ?
– Oui, merci.
– Alors, sors deux tasses, s’te plaît. »
Gabriel se retourne vers le placard où il sait qu’elle range sa vaisselle. Il trouve le mug avec les petites ailes blanches qui a fini par devenir le sien et celui, tout fêlé à l’effigie d’un personnage de manga, qu’elle préfère pour une raison obscure.
« J’ai emprunté plein de livres au rayon maternité de la bibliothèque, lance-t-il pour faire la conversation.
– Hm ?
– Et je suis allé rendre visite à des sages-femmes théologiennes, elles m’ont donné des conseils pour bien préparer la grossesse.
– Tu vas t’inscrire à l’aquagym, alors ?
– Quoi ?
– Je te taquine. Dis-moi.
– J’ai tout noté dans un carnet, attends. Alors, déjà, il faut éviter les pommes... »