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La promenade au phare

     « Il faut que tu redescendes sur terre, ma chérie. »

     C’est drôle, non ? Que tu m’aies dit ça il y a moins d’une heure. Je te revois avec le vent dans les cheveux, les joues constellées de bruine. Tu n’as jamais été de ceux dont les bourrasques de sable visent les yeux, ni à qui le froid fait couler le nez. À toi, le grand ciré jaune que nous venions d’acheter dans une boutique du front de mer donnait l’air d’un marin. Sur moi, il trahissait la touriste à qui l’on peut vendre n’importe quelle jaille à prix d’or pourvu qu’elle soit floquée du mot Pornic.
Et c’est bête, mais je t’ai trouvé beau. Je te trouvais souvent beau. Après tout, les traits symétriques de ton visage, ta carrure haute et droite, tes mains fines étaient autant célébrées par mes amies que par les romans d’amour. Pourtant je te trouve plus de charme, là, maintenant, avec ton air de poète maudit.

     « Ces trucs-là, as-tu repris, ça ne sert qu’à faire mousser la structure qui les organise. Ce n’est pas ta petite librairie de province qui va te rendre célèbre.
     – Ce n’est pas grave, c’est pour m’amuser.
     – Qu’est-ce que tu m’as dit que c’était, le thème ? La mer ?
     – Ma mer.
     – Bonjour l’originalité. En plus, je ne vois pas ce que tu pourrais écrire de plus intéressant que des gens qui vivent ici depuis toujours. »

     Tu marchais vite, si bien que je devais trottiner derrière toi pour ne pas me laisser distancer. Je ne sais pas pourquoi tu te précipitais ainsi alors que nous avions tout l’après-midi. C’est même ce luxe de temps, pour ne pas dire l’ennui, qui nous avait poussés à marcher le long de la côte jusqu’au phare. La promenade était conseillée sur les dépliants du gîte, où ni toi ni moi ne supportions plus de rester enfermés, qu’importe le crachin.
     Tu n’avais pas avancé sur ton roman de toute la semaine, c’est peut-être pour ça que tu étais de mauvaise humeur. Tu devais le présenter pour une échéance bien plus sérieuse que mon petit concours de nouvelles : un prix franco-canadien qui lancerait ta carrière internationale. J’ai décidé de te laisser tranquille, convaincue que mes petites velléités d’écriture ne faisaient pas le poids.
     Mais c’est toi qui a insisté.

     « Alors, vas-y.
     – Quoi ?
     – Essaie de dire quelque-chose, tu as ton sujet sous les yeux. »

     D’un geste évasif, tu as englobé la jetée, le ressac, le phare à quelques mètres et l’horizon, rapproché par le mur de nuages.

     « Comme ça, là ?
     – Si tu n’es pas capable d’improviser quelques lignes face à la plus belle inspiration des poètes depuis des millénaires… »

     Merci, parce que ne pense pas que l’idée me serais venue, si tu ne m’avais pas encouragée.
     Je me suis arrêtée, je me suis tournée vers la mer et je l’ai laissée m’inspirer, comme les poètes.
     À mes pieds, les vagues s’engouffraient entre les interstices des brise-lames avec un bruit de succion, à peine audible après celui de leur choc contre le béton. Je me suis soudain demandé ce que devenait l’eau qui en restait prisonnière : si elle profiterait de l’assaut suivant pour repartir à la mer, ou s’il existait, là, quelque-part, de petites flaques croupies dans le noir, rêvant de l’océan comme on rêve de la liberté.
     Et puis, je me suis demandé si l’océan, lui, se souvenait encore d’elles. Si tout là-bas, les flots qui caressaient les côtes de la Nouvelle-Écosse pensaient parfois à celles qu’ils avait abandonnées sur une digue française.
     Sans doute que non.

     « Ah, ma pauvre fille. »

     Je n’ai pas trouvé l’inspiration assez vite, alors tu as repris ta marche. Mais moi, je n’arrivais pas à repartir. Comme si mes pieds avaient fondu dans le béton de la jetée, je fixais l’océan et le ballet de ses vagues avec une sorte de fascination dégoûtée. Je trouvais tout à coup ce paysage révoltant. Cette promenade, indécente. Il fallait bien être poète pour trouver ça beau. Pour porter aux nues la violence et l’abandon.

     « Oh ! »

     Tu m’as appelée. Tu étais déjà arrivé au pied du phare.

     « Tu viens, oui ou non ? »

     Tu n’étais pas si loin, mais brusquement tu m’as paru tout petit, dans ton ciré jaune. Le phare dans ton dos t’écrasait de sa vingtaine de mètres. Imperturbable, il semblait se moquer de la grandiloquence avec laquelle les vagues explosaient en embruns dans son dos. Grâce à lui, la digue n’était plus un écueil où l’on s’échouait, mais la promesse d’un port à proximité.
     La porte où un panneau métallique indiquait « Accès interdit » était miraculeusement ouverte. Je ne me suis pas pressée, dans les escaliers que tu as grimpés quatre à quatre, parce que je savais que tu ne pourrais pas aller plus loin.
     Au sommet, dans la salle de veille, une ouverture dans la baie vitrée donnait accès à une plateforme extérieure protégée par un garde-fou.
     C’est de là que je t’ai poussé.
     Je n’ai même pas eu besoin de me demander si ce serait difficile. Tu t’es penché sur la pointe des pieds par-dessus la rambarde, espérant m’angoisser, peut-être. Il t’arrivait de le faire pour t’amuser. Je n’ai eu qu’à taper dans tes chevilles et tirer sur la capuche de ton ciré.

     Tu t’es éclaté l’arrière du crâne sur les brise-lames.
     Je ne le vois pas, mais je sais que ton sang coule entre leurs interstices, vers un modeste abysse qui savoure avec moi le goût de sa vengeance.
     Je suis désolée. Mais il fallait que tu redescendes sur terre, mon chéri.