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L’image en 9:16 cadre un salon typique des années 20, un siège jaune moutarde aux formes épurées, une table basse dont le plateau en verre rayé est soutenu par une armature métallique plantée dans un épais tapis crème. Au fond, derrière un comptoir en faux marbre, on devine une cuisine.
Une voix mal assurée lance depuis la droite :
« Prête ? Attention les yeux, hein. »
La personne qui tient la caméra (c’est moi, j’avais 14 ans) glousse tandis qu’une femme entre dans le champ. Un chignon strict tire ses traits et fait ressortir la bosse de son nez. Ce doit être la première fois que je la vois porter du maquillage. Je me souviens qu’on a choisi ensemble la tenue pantalon-veste de tailleur corail sur un site de seconde main.
« Wahou ! fait ma voix. Madaaaame, stylééée, qui êtes-vous ? Vous auriez pas vu ma mère ? Une petite dame toujours mal coiffée et habillée comme un sac ?
– Oh, ça va. De quoi j’ai l’air ?
– Sérieusement, tu vas les éblouir. Ça serait moi, je te donnerais les financements tout suite. Les larves géantes de l’espace ? J’adore. Prenez tout mon chéquier, j’insiste.
– Tu es chou. »
Sur celle-ci, le format est horizontal et on ne voit rien pendant les premières secondes, parce qu’un doigt recouvre l’objectif.
« Chérie ! Chérie ! Par-là ! Youhou ! »
La voix est noyée dans un brouhaha d’interpellations semblables lancées en anglais et en mandarin.
« Ah, voilà, regarde-moi. Coucou ! »
L’image apparaît brusquement. On voit d’abord le pied de l’estrade, puis l’objectif remonte d’un mouvement sec sur la foule d’étudiants qui s’y presse, cherchant mon visage, s’arrêtant quelques secondes sur la mascotte et sa chorégraphie pop, me trouve enfin. Dans une toge bleue vintage avec son chapeau plat assorti, je salue la caméra en agitant le rouleau de papier qu’on vient de me remettre. Il me proclame diplômée du master de zoologie spatiale de l’université de Shanghai, promo 2033.
« Ma petite fille... »
Je disparais à nouveau du cadre qui plonge vers la droite, sans doute le temps que ma mère essuie ses larmes. On est revenu sur la mascotte, une grue blanc, noir et rouge qui se trémousse sur le morceau viral du moment. Dans le silence avant la reprise du beat, on l’entend s’écrier :
« 看看这个 ! (Attention les yeux!) »
Quand les basses refont vibrer le tissu des enceintes, le pantalon de la cigogne tombe sur ses chevilles, révélant un caleçon à cœurs roses.
Mon visage apparaît en gros plan. Je n’ai plus vingt ans, on aperçoit mes premiers cheveux blancs à la lisière de mon front, et des cernes témoignent de l’accumulation des nuits blanches. D’ailleurs, il fait bien sombre dans la pièce malgré les différentes sources de lumière artificielle : le tableau blanc rétro-éclairé, la couveuse qui ronronne dans un coin, quelques lampes de chevet et l’écran de nos ordinateurs. Il devait être tard. Pourtant, j’ai l’air de bonne humeur.
« OK, alors, prise, euh, vingt-sept ?
– Chérie, tu tiens vraiment à filmer à chaque fois? »
La caméra répond à la remarque de ma mère en se braquant sur elle et la trouve souriante, bien qu’un peu fatiguée, assise à son bureau. Son épaisse chevelure, à elle, a viré au gris depuis longtemps, remontée dans un chignon que trois élastiques distendus arrivent à peine à faire tenir sur le haut de son crâne.
« C’est important, pour la postérité !
– Ha, la postérité…
– Ben quoi, faut y croire, un peu. Caëlle y croit, elle. Hein, Caëlle ? »
Je tourne l’écran de manière à me prendre en selfie avec notre maquette de Caelestis Larva, le nom qu’on a donné à l’objet de nos recherches et le rêve de toute une vie. Ça sonne moins bien que « larve de l’espace », mais ça passe mieux auprès des mécènes.
Maman et moi avons monté Caëlle petit à petit, avec du fil de fer, de la mousse, du papier mâché et même des billes du siècle dernier qu’on a trouvées dans le grenier pour figurer sa centaine d’yeux. D’après l’étude des mues prélevées sur le terrain, les maigres résultats des échographies du sol et la description qu’en a fait l’excavateur industriel et unique témoin oculaire de la bestiole, on pense être arrivées à un résultat proche d’un véritable spécimen juste avant sa transformation en nymphe. Si transformation il y a. À cette époque, on ignore encore totalement à quoi ressemble l’insecte adulte.
La maquette de Caëlle occupe la majeure partie de la pièce, ses rondeurs maladroitement calées contre les meubles et les murs, ses poils en paille de raphia scotchés au plafond pour imiter leur aspect aérien.
« Imagine que cette fois ce soit la bonne, on sera contentes d’avoir ça en vidéo, non ? Allez, lance la sim. »
Je filme à présent l’écran de ma mère, où un logiciel fait tourner nos données à la recherche de l’emplacement possible du nid. Quand il arrive au bout de son calcul, le buffer ralentit, saute quelques frames et généralement, c’est là qu’il déclare l’absence de résultat. Mais cette fois…
« Quoi ? »
Le logiciel affiche la modélisation 3D du sous-sol de notre planète d’étude, où apparaît en surbrillance un trajet en pointillés depuis une grotte en surface, le long d’un étroit conduit inondé jusqu’à ce qui ressemble à une cavité étiquetée : « Nid ».
Ma mère et moi poussons en même temps un cri de joie à déchirer les tympans. L’image devient floue parce que je saute partout dans le bureau en riant et pleurant à la fois. On finit par entendre ma mère m’appeler, mais trop tard :
« Attends, chérie, chérie, attention ! Les yeux ! »
J’ai buté dans la tête de la malheureuse Caëlle, dont les yeux de bille, mal collés sur le papier mâché, se répandent en pluie sur le parquet.
« Salut maman ! Alors je suis à l’entrée de la grotte, j’ai trop hâte que tu voies ça... »
Je réajuste la caméra étanche fixé sur le casque de ma combinaison de plongée, dans une tentative de filmer plus droit. Je nage lentement, essayant de faire le moins de bruit possible pour ne pas déranger les hôtes des lieux, que je n’ai pas encore vues, mais qui devraient apparaître au détour du prochain coude. J’ai lancé l’enregistrement un peu avant de déboucher dans le nid pour mettre en scène ma découverte, notre découverte, et la faire vivre à ma mère comme si elle y était, depuis le lit de sa chambre médicalisée.
Encore une brasse et je me fige, le souffle coupé, parce que les voilà : des centaines et des centaines de nymphes de l’espace, suspendues au plafond de la grotte, au-dessus de l’eau.
« Woah... »
Mon expiration se déploie dans tout l’espace, glissant sur la surface du bassin naturel, remontant le long de la roche humide jusqu’à caresser timidement la paroi irisée des cocons endormis.
Soudain, un craquement brise le silence. Puis un autre. Je m’empresse de localiser l’origine du bruit et la caméra suit le mouvement de ma tête vers le cocon qui se fendille, là-bas, à quelques mètres de moi. Il cède par en-dessous, près à offrir un spectacle auquel aucun humain n’a encore assisté.
« Attention les yeux... », murmuré-je à l’intention de ma mère, tandis qu’un ultime craquement ouvre un trou assez grand dans la coquille pour précipiter son hôte dans le vide.
La créature heurte l’eau dans geyser qui vient lécher les cocons encore accrochés au plafond comme un adieu.
Je plonge immédiatement à sa suite et capture en vidéo le moment où, après quelques tonneaux, l’immense insecte aquatique se stabilise, déploie deux grandes nageoires quasiment invisibles sous l’eau si ce n’est leurs arrêtes argentées et, après m’avoir accordé l’attention fugitive de ses cent quatre yeux dorés, plonge avec un puissant coup de queue vers les profondeurs du lac souterrain.