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Traduction : ce n'est pas l'IA, le problème

C'est le capitalisme.

     Oui, ce titre est volontairement réducteur. Bien sûr, je pense que les grands modèles linguistiques (Large langage models, LLMs) auxquels on fait référence quand on parle « d’IA », sont un problème en soi. Parce que les promesses d’optimisation des réseaux de distribution d’électricité ne compensent qu’à la marge leur empreinte énergétique (et que ça va empirer) ; parce que pour les entraîner, les géants du numériques profitent d’un néo-colonialisme numérique bien installé en payant à la tâche des travailleur·ses kényan·es ou philippin·es ; parce qu’à vouloir se faire passer pour nos amis, les LLMs aggravent le mal-être d’une génération déjà exceptionnellement isolée ; ou encore parce qu’ils nous inondent d’images moches et de mauvaise qualité.

     Tout cela, d’autres le décrivent mieux que moi.

     Mon grain de sel, ce sera de parler de la façon dont ma profession semble tomber des nues en constatant qu’avec l’IA, la marée capitaliste, qui détruit tout sur son passage, vient lui lécher les orteils jusque dans sa tour d’ivoire.

     Pendant mes études de traduction, à la fac, j’ai suivi d’innombrables cours de théorie où l’on tentait de saisir avec Walter Benjamin l’impénétrable mais infiniment subversive « tâche du traducteur », où l’on aimait se flageller avec un masochisme presque catholique en attribuant à Umberto Eco le proverbe « traduttore, traditore ». Bref, où l’on érigeait la traduction en Art, à jamais protégé des transformations industrielles que subissait l’humble artisanat.

     Quelle ne fut pas la surprise de la profession (moi y-compris, je l’avoue) de voir que notre savoir-faire était traité à la même enseigne que les autres ! Cela faisait des années que nous répétions que la machine n’est pas capable de création, qu’elle est dépourvue d’imagination autant que de sensibilité. Et que sans cela, impossible de traduire correctement. On ne nous écoutait donc pas ? Non, parce que l’enjeu n’a jamais été là.

     Récemment, j’ai lu l'article The original slop: How capitalism degraded art 400 years before AI, de Mike Pearl, dans Blood in the machine . C’est lui qui m’a ouvert les yeux en racontant comment le chintz, une technique centenaire d’ornement textile indienne est devenue « un motif qu’on associe aux maniques moches et aux imitations de robes Lily Pullitzer », depuis que des marchands britanniques l’ont vue, aimée, volée et reproduite à bas coût. Comment, bien avant l’avènement de l’intelligence artificielle, le capitalisme s’emparait déjà de tout, le faisait digérer par son système industriel pour qu’il en recrache une version passable et bon marché.

     « Passable » et « bon marché », ce sont ces deux mêmes adjectifs qui justifient à eux tout seuls l’utilisation de l’IA par les clients de nos traductions.

     Que Netflix se contente de sous-titres bourrés de fautes du moment qu’ils ont été générés rapidement, et j'enrage ! Pourtant j’écris ces lignes sur un bureau ikea à obsolescence rapide, fabriqué en faux bois mais hérité du savoir-faire de vrais ébénistes dont le métier a presque disparu. Les tarifs toujours plus bas auxquels nous contraignent les agences de traduction en forçant le passage à la « post-edition » ? Indigne, injuste, infâme. Quand je me lamente dans le même souffle qu’un vêtement bien coupé et fabriqué dans de bonnes conditions ne coûte pas moins de cent cinquante euros.

     Je ne me jette pas plus la pierre en tant que consommatrice qu’à celles et ceux qui passent leur portrait au générateur de dessin Ghibli pour s’en faire une image de profil. On peut toujours faire mieux, acheter plus responsable et dessiner ses propres avatars un peu maladroits mais tellement plus personnels. Mais la vérité, c’est que les capitalistes ne veulent plus payer pour le travail, et donc que nous, travailleur·ses, n’avons plus beaucoup le choix.

     Et bon, j’ai été un peu moqueuse, quatre paragraphes plus haut. Je ne sais pas si la traduction est un art ou non. Ce n’est pas la question. Ce qui compte, c’est que la traduction est un travail. Et en même temps que propriétaires et politiciens glorifient ce travail, qu’ils l’érigent en valeur cardinale et honnissent ceux qui ne s’y soumettent pas, ils rêvent de ne plus rien devoir aux travailleur·ses.

     Dans cette glorieuse marche vers le progrès, les traducteurs sont condamnés, comme les artisans avant eux, à accepter cadences et salaires industriels, à quitter le confort de leur bureau personnel pour être payés à la pièce dans des usines à gaz qui sortiront des textes médiocres. Comme les luddites, nous aurons beau nous révolter contre la machine, elle a déjà fait trop de dégâts pour revenir à des conditions de travail acceptables si on ne change pas entièrement de paradigme. Si on ne se rend pas compte que ce n'est pas elle, la cible prioritaire.

     L’IA n’est que la dernière version de la bonne vieille logique qui consiste à priver les travailleur·ses de tout contrôle sur ce qu’ils produisent.

     Faire un métier créatif ne protégera personne longtemps. Pas parce que l’IA fera mieux que l’humain, mais justement parce qu’elle n’a rien d’humain : pas de revendications, pas d’espoir, pas d’amour pour son prochain. Elle est l’esclave silencieuse parfaite. Et si l’automation ne vous menaçait pas, si l’intelligence artificielle ne vous menace pas encore, votre tour finira par venir. Qu’importe la passion et le soin avec lequel vous faites votre métier, les propriétaires fantasment un monde médiocre et vide.

     L’ennemi, ce n’est pas (que) l’IA. C’est le capitalisme.

Les sources de cet article sont accessibles directement dans le texte via les liens oranges, mais en voici la liste :

L'article a l'origine de cette réflexion : The original slop: How capitalism degraded art 400 years before AI, Mike Pearl, Blood in the machine, 2025. [en anglais] [lien]

Articles de presse :
     Pourquoi notre utilisation de l’IA est un gouffre énergétique, Léa Prati et Romain Geoffroy, Le Monde, 2025. [lien]
     "Ils profitent de notre pauvreté" : derrière le boom des intelligences artificielles génératives, le travail caché des petites mains de l'IA, Luc Chagnon, France Info, 2024. [lien]
     L’IA, une machine à dégrader le travail, Romaric Godin, Mediapart, 2025. [lien]

Billets de blog et magazines en ligne :
     L’empreinte énergétique de l’IA augmente fortement, Serge Escalé, ITSocial, 2023. [lien]
     Néo-colonialisme numérique : Comment les géants technologiques remplacent les empires, Élisabeth de Marval, Socio Logique, 2025. [lien]
     Deus Ex Machina : American Loneliness, ghosts, and gods in machines, Telling the Bees, 2025. [en anglais] [lien]

Enquête de l'Association des traducteurs littéraires de France (ATLF) auprès de ses adhérents : Traduction automatique et post-édition, 2022. [PDF] [lien]

Publications universitaires sur la traduction :
     « La tâche du traducteur » et la sens-communologie, Ji Eun Shin, Cairn Info, 2015. [extrait] [lien]
     Compte rendu de Dire presque la même chose d’Umberto Eco, Loubna ABAHANI, Aleph, 2007. [lien]