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À Louis

     Bon. Ça y est, c’est parti. On ne peut pas dire que c’était facile. Je n’avais pas prévu l’effusion de sang, mais maintenant qu’on est lancés, le plus dur est fait. Tout le monde est à bord et on a même un invité surprise.

     « Vous êtes complètement malade. »

     Ça lui va bien de dire ça, à lui, avec son bras en bandoulière et son sparadrap sur le front. De nous deux ce n’est pas moi qui ai l’air de sortir de l’asile déguisée en ranger maladroit. Mon petit rire a l’air de le contrarier parce qu’il reprend : « Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je veux dire que vous ne savez pas ce que vous faites. »

     Pas de gyrophare dans le rétroviseur, la route est à nous.

     « Écoutez, vous n’arriverez pas à les vendre. Personne ne voudra les acheter. »

     Il y a un peu de mouvement à l’arrière du fourgon. Rien de bien méchant, mais je me dis que si nos passagers commencent à s’énerver, on est bons pour faire des tonneaux à 90 km/h sur la départementale.

     « C’est parce qu’on a tué Louis, c’est ça ? »

     Oui c’est ça, Ducon.

     « On n’avait pas le choix, c’est le protocole. Et on n’a aucune raison de les tuer, eux.
     — Ça non, vous n’aurez pas le temps d’en trouver une. »

     Il se recale sur le siège avec un soupir sonore qui ressemble à du soulagement. J’aurais dû le faire mariner encore un moment. Mais puisque la conversation est lancée :

     « Ça va, votre bras ?
     — Oui. La blessure n’est pas très profonde. C’est à la tête que j’ai mal.
     — Désolée. »

     Je n’aurais peut-être pas dû abandonner le balai derrière moi, il doit y avoir mes empreintes partout sur le manche. Il doit y avoir mes empreintes partout dans cette foutue infirmerie. De toute façon, ce n’est pas comme si l’identité de la responsable de tout ce merdier allait faire grand mystère. C’était quoi, mon plan, quand j’ai décidé de forcer Amir à monter dans le fourgon ? Je ne pensais pas qu’il serait là, j’avais peur qu’il aille prévenir quelqu’un. Ce qu’il aurait fait, c’est sûr, mais maintenant quoi ? Je vais m’arrêter sur le bord de la route, le mettre à genoux et lui tirer une balle dans la tête pour m’assurer qu’il ne parle jamais, comme dans les films de yakuza ? Je ne peux pas faire ça, c’est un bon petit gars.

     Et puis j’ai même pas de flingue.

     « Je ne voulais pas taper si fort, je n’ai pas réfléchi.
     — C’est pas grave. J’aurais sans doute fait la même chose à votre place. »

     Ah, d’accord. Il imagine pouvoir y être, à ma place ? Si ça se trouve, ça lui est déjà passé par la tête. Après tout, on ne fait pas son métier si on n’aime pas les animaux. Ce n’est pas possible que ça ne l’ait jamais effleuré, l’idée que tout ça c’est tellement injuste, alors qu’on a les Pyrénées juste à côté.

     Même moi, qui passe ma vie à récurer les cabinets, j’ai remarqué qu’il y avait un souci dans l’ordre des choses. Louis, je le connaissais, je lui disais bonjour tous les matins parce qu’il était sur mon chemin entre les W.C sud 1 et 2, et je suis sûre qu’il me reconnaissait. Des fois, je suis persuadée qu’il m’avait donné un nom et que c’était ça le grognement qu’il m’adressait sur mon passage. « Grumf. Bonjour Claire. »

     Quand il est mort, j’avais fini ma journée. Il était quatorze heures, un samedi, le parc était bondé. Après m’être changée je suis allée manger mon sandwich à la mayonnaise dans l’aire de repos centrale. Les parents des gamins qui avaient encore foutu du Ketchup partout ne s’étaient pas donné la peine de ramasser les mouchoirs utilisés pour bien l’étaler sur toute la longueur de la table. Je tenais mon sandwich les coudes en l’air de peur d’entrer en contact avec la surface poisseuse et formulais un humble hommage à Sainte Marlène qui nettoierait tout ça ce soir sans broncher.

     Tout à coup j’ai entendu des cris et des gens courir en gueulant « sécurité ! ». Je me souviens que la mayo a comme instantanément tourné dans mon estomac. J’aurais dû reconnaître la sensation. Le même genre de contraction dans les boyaux que tu as quand tu vas à la CAF pour contester un courrier mais que tu sais d’avance que tu ne les reverras jamais, tes 200 balles. L’intuition qu’il y a une couille dans le potage. Rien qu’à la fréquence des cris, j’ai compris que les portes de l’enfer venaient de s’ouvrir pour les bonnes gens et que c’était sur nos doigts qu’on allait se magner de les refermer.

     Du coup j’ai couru comme les autres. Pour voir. Ça faisait des bouchons du côté de l’enclos aux ours. J’ai joué des coudes en gueulant : « Je travaille ici, je travaille ici ! », jusqu’à atteindre la rambarde et repérer le marmot tombé dans la flotte. Il s’appelait Lucas, ça je le sais parce qu’il y avait une bourgeoise à moitié effondrée dans son tailleur 34 qui beuglait son nom en pleurant et un grand type en polo vert qui lui tapotait l’épaule d’un air gêné, mais dont le sang avait clairement quitté le visage. Sincèrement, à ce moment-là, j’ai eu un peu pitié d’eux. Je me suis dit merde, ton gamin est tombé dans l’enclos d’une bête pouvant peser jusqu’à 300 kg mais capable de courir jusqu’à 55 km/h (c’est ce qui est marqué sur le panneau), c’est normal, tu flippes. Tu ne te dis pas : « Attends, ces ours, moi je les vois foutre la patoune dans le pot à myrtilles comme si c’était de la confiture et courir derrière les mouches toute la journée, jamais ils ne feraient de mal à un petit mammifère tout habillé qui joue dans la réserve à poissons. »

     Maintenant que je m’en souviens, Amir était là aussi. Il est sorti par l’enclos abrité dans l’uniforme de ranger ridicule avec un petit chapeau colonial qu’ils font porter à tout le monde, même aux vétérinaires comme lui, et il a commencé à attirer les ours vers l’intérieur, loin du petit Lucas. Merida, qui s’est bien assagie depuis qu’elle a mit bas, est rentrée avec Koda et Kuma sans se faire prier. Teddie faisait déjà sa sieste à l’intérieur à cette heure-ci, ne restait plus que Louis.

     Marlène, qui est là depuis plus longtemps que moi, m’a dit qu’ils l’ont appelé comme ça parce que c’était le roi de son enclos. Les autres ours le traitaient comme un patriarche et les visiteurs l’adoraient. Il était gentil, joueur, il savait même faire des tours pour amuser les enfants. Quand je l’ai vu avancer vers le gamin dans l’eau, pour moi ça ne faisait aucun doute qu’il cherchait à l’aider. Amir l’appelait et le suppliait de reculer mais je suis sûre que Louis il se disait, attends mon pote, y’a un petit machin qui est tombé dans l’eau, je vais juste le chercher vite-fait pour pas qu’il se noie. Je l’ai déjà vu faire ça avec des feuilles, les cueillir dans ses grosses mains griffues et les déposer délicatement sur le béton autour de la marre pour les sécher.

     Mais le coup de fusil est parti et Louis n’a plus pensé à rien. Tout le monde s’est tu brusquement tandis que son sang s’étalait lentement dans l’herbe jaune, visqueux et lourd comme de la confiture de myrtille. Il s’est effondré d’un coup, d’une seule balle précise entre les deux yeux, tirée par quelqu’un qui tenait à ne pas le faire souffrir. Le gardien a attendu jusqu’au dernier moment, impossible de lui reprocher ça. Il a laissé à Louis mille chances de faire demi-tour. Mais ce ne sont pas vraiment des chances si vous ne savez pas que vous les avez. Ce n’est pas vraiment dans la pitié quand vous n’avez aucun moyen de comprendre qu’on vous l’a accordée. Louis n’a rien fait de mal, il ne peut pas savoir qu’on a essayé de l’épargner. Il est juste mort chez lui, au milieu de son univers de 200 mètres carrés.

     « C’est trois ans de prison, le vol d’animaux.
     — Au moins, moi, en prison, on ne me tirera pas dans le museau.
     — Claire… Vous ne méritez pas ça.
     — Non. Ce que j’aurais voulu, je crois, c’est être danseuse.
     — Quoi ?
     — Mais je m’en suis rendu compte trop tard. Quand j’étais gamine tout ce que je savais c’est que je n’aimais pas l’école. »

     On distingue à peine la crête des Pyrénées devant nous dans la nuit. Selon la carte, il ne va pas falloir tarder à sortir de la départementale. Après ça, la route ne sera qu’un chaos de bosses et de gravas sous les pneus du fourgon. Espérons que les ours gardent leur calme.

     « Le voisin de mes parents avait des ânes, quand j’étais petit. » Amir a l’air de s’être un peu détendu. Il s’est activé sur la moulinette de la fenêtre avec sa main valide et profite maintenant de l’air frais qui lui fouette le visage. « Tous les samedis j’allais à vélo leur donner des pommes. J’étais là quand le vétérinaire de la ferme a aidé la femelle à mettre bas. J’en ai pleuré de joie toute la journée, mes frères se foutaient de ma gueule mais dès cet instant j’ai su que c’était ça que je voulais faire plus tard.
     — Et alors ? Ça vous plaît ?
     — Il va falloir prévenir le Museum national d’histoire naturelle. Pour les ours.
     — Pourquoi ?
     — C’est eux qui s’occupent de la réintroduction de l’ours brun dans les Pyrénées. Ils vont vouloir savoir qu’on leur en ramène quatre. »

     Il me sourit maintenant, le con. C’était bien la peine de me faire tout ce cinéma. Ça m’aurait évité de lui taper sur le crâne avec un balai, pour commencer.

     « Ils vont survivre ?
     — Les ours ? Ben, j’étais en train de leur faire leurs vaccins quand vous avez déboulé dans l’infirmerie. Ils sont bien partis. »

     Chouette. Ça m’aurait fait chier qu’il me dise là maintenant qu’ils n’ont aucune chance de s’en sortir en liberté. J’ai fait mes recherches, je ne suis pas complètement siphonnée non plus, mais j’aime bien qu’un vrai pro valide ma science issue de Wikipédia.

     Après une éternité de virages à vous filer la gerbe, cette saleté de route de montagne est encore plus cabossée que ce que je craignais. Les suspensions du camion en sont à leur dernier voyage, j’espère qu’on s’en sortira mieux. Depuis une petite heure qu’on roule, le sédatif qu’Amir a filé aux deux ours adultes commence à se dissiper et je les entends remuer dans mon dos. Tout à l’heure, c’est Merida qui a griffé le vétérinaire jusqu’au sang. Je lui ai foutu la trouille en criant comme une demeurée parce que je croyais qu’il n’y aurait personne. Donc si l’ourse est de mauvaise humeur au réveil, ce n’est pas la fine grille entre les sièges et le coffre qui va l’arrêter.

     Ça y est, on est coincés. J’ai achevé de réveiller nos passagers à fourrure à force de faire rugir l’accélérateur pour sortir ma roue de cette ornière, mais c’est peine perdue. Amir me regarde avec un petit air désolé, il se figure que c’est terminé.

     « Bon bah, on continue à pied mon pote.
     — Que… pardon ?
     — On continue à pied. Les ours sont calmes, ils vous connaissent, ils vous suivront jusque… »

     Amir me laisse ouvrir sans réagir la boîte à gants devant lui pour en sortir ma carte topographique achetée et annotée pour l’occasion.

     « Jusque-là, fais-je en pointant notre objectif du doigt.
     — Vous voulez qu’on marche, avec les ours, jusque-là ?
     — Quoi, vous n’avez jamais fait de randonnée ?
     — Vous êtes complètement malade… »

     Ah, le voilà reparti dans sa petite rengaine.

     « Mais je dois reconnaître qu’on ne s’ennuie pas avec vous. »

     J’ouvre ma porte d’un grand geste et saute au sol avant qu’il ait le temps de me voir sourire. Il me rejoint à l’arrière du fourgon en sautillant sur place pour se dégourdir les jambes et chasser la nervosité.

     « Prêt ?
     — Non. »

     J’ai beau ouvrir les portes d’un geste théâtral, les ours n’ont pas l’air d’avoir été prévenus qu’ils étaient censés rugir d’un air féroce ou bondir au-dehors pour s’enfuir dans la nuit. Accrochés à leur mère, Koda et Kuma nous dévisagent d’un air curieux, tandis que Teddie semble encore peiner à soulever ses paupières.

     Amir se montre hyper pro. Il sort de sa maudite veste de ranger un sachet de friandises qu’il doit habituellement réserver à la séance de vaccin et attire lentement mais sûrement les ours hors du fourgon. Leur gourmandise rassasiée, les bêtes se mettent à renifler leur nouvel environnement avec entrain. En deux minutes la fourrure des oursons est couverte de graines de gaillet gratteron. Impossible de ne pas retenir mon souffle quand Teddie se dresse sur ses pattes arrière pour observer l’horizon. Ce n’est pas comme si je ne l’avais jamais vu faire ça au zoo mais là, dans la nuit, entre deux flancs de montagne, je comprends pourquoi on a longtemps pris cette masse de muscles au port si digne pour l’ancêtre presque divin de l’homme.

     D’un signe de tête, je fais comprendre à Amir qu’il est temps d’y aller. Alternant claquements de langue et de doigts, il arrive à se faire suivre d’eux sans difficulté. Notre progression atteint bientôt son rythme de croisière.

     C’est grisant de marcher dans l’obscurité escortée par des gardes du corps aussi massifs que nos quatre compagnons. En bas, quelque part derrière le pan de roche massif qui me cache la vue, doit s’étaler la ville de Lourdes toute illuminée. Mais ici, la nuit vient de tomber et l’électricité n’a pas encore été inventée. Il n’y a que le roucoulement du hibou grand-duc, le crissement des ailes des grillons et l’occasionnel grognement soufflé des ours sur nos talons.

     J’aurais voulu que ce moment dure toujours. Qu’à mesure que je m’enfonce dans la montagne, il me pousse des poils sur le dos et des griffes au bout des doigts. On retrouvera, demain, mes vêtements et mes chaussures abandonnés dans un buisson comme une vieille peau devenue trop étroite. Je serai déjà loin, le museau dans les bruyères, le pelage encore humide de mon dernier bain dans la rivière glacée. Le zoo ne sera plus qu’un lointain souvenir, le rire du milan noir aura remplacé celui des enfants. J’ignorerai tout du monde des hommes et de leurs règles absurdes. De pourquoi c’est un crime de libérer quelqu’un mais pas de le tuer. Pourquoi celui qui salit les latrines est mieux payé que celle qui les nettoie. Je danserai sur le toit du monde le ventre tendu de baies juteuses, j’aurai pour moi l’immensité des Pyrénées, et ma liberté.