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Exploits de Göltur
Chant VIII, chapitre 3, scène 1
Adalbjorg
Étude de texte

La page du jeu de rôle sur World Anvill

     Il y a un passage des Exploits de Göltur racontés par Adalbjorg qu’Heiki a toujours plus aimé que les autres. Il se trouve vers le milieu du chant VIII. Une nuit que les monstres s’apprêtent à fondre sur un village anonyme, l’étoile fait barrage de « son immense stature », ou de son « imposante présence », selon les traductions. Le combat qui s’ensuit est rude. Assailli de toutes parts, Göltur subit de graves blessures et n’est pas certain de tenir jusqu’au matin.

     Adalbjorg prend alors la liberté d’imaginer les méditations intérieures de l’astre du Nord. La poétesse décrit comment, retranché en lui-même, il entend le choc des crocs et des griffes résonner comme autant de coups de bélier contre son ossature géante. Comment, dans sa vision troublée par l’effort, le ciel obstinément noir au-dessus de sa tête se confond petit à petit avec la neige qui s’assombrit en se gorgeant de sang. Comment, au bout d’un moment, ne compte plus pour lui que le sort de ses enfants, de cette poignée de villageois qu’il est seul à défendre, cette nuit-là.

     Ce tableau en noir, blanc et rouge peint par les mots d’Adalbjorg est resté gravé dans la mémoire d’Heiki depuis sa toute première lecture, enfant, en cours d’astrologie. Au seuil de l’âge adulte, quand il a reçu le droit de porter la robe de cosmologue, c’est spontanément qu’il a choisi de chanter ce passage pour sa cérémonie, et qu’il l’a soumis à l’approbation d’Ælledi.

     « Eh bien, je ne m’attendais pas à un choix conventionnel de ta part, a conclu la Grande Astrologue après s’être remémoré les vers en question. Tu vas soulever quelques murmures parmi tes futurs pairs, mais peut-être était-ce ton intention ?
     – C’est seulement ma scène préférée. »

     Heiki a souri, anticipant l’interrogatoire. Ælledi n’a jamais laissé son étudiant favori s’en tirer à si bon compte et déjà, elle portait ses mains jointes devant ses défenses, geste introductif à toutes les leçons improvisées de ce type.

     « Si c’est le ton martial, qui t’inspire, les Exploits de Göltur regorgent de récits plus remarquables que celui-là. Pourquoi ne pas avoir choisi la Charge des cent jours, ou encore la Bataille de Norsetoft ?
     – Parce que Göltur est l’astre protecteur du Nord et qu’aucun passage ne le raconte mieux.
     – Tu trouves ? Pourtant, notre étoile n’y est pas à son avantage. Ces vers sont quasiment anecdotiques dans l’ensemble du chapitre et c’est tout juste si Göltur parvient à repousser une poignée de monstres jusqu’au matin.
     – Oui, mais… »

     Pour avoir longtemps gardé la scène contre son cœur, Heiki a soudain trouvé qu’il lui était difficile d’en défendre la valeur, pourtant si instinctivement évidente.

     Comme toujours, Ælledi l’a patiemment relancé :

     « Tu dis que Göltur est le protecteur du Nord, mais ce n’est pas sa seule fonction.
     – Non… C’est aussi l’étoile du destin. »

     Face au haussement de sourcil encourageant de sa mentore, Heiki a persévéré.

     « Ça parle… ça dévoile peut-être quelque chose de… son destin à lui ?
     – Mhm…
     – Il y a ce vers qui dit… ‘‘Tenir, pour un répit encore distant, /une forteresse de jour persistant’’. Finalement, c’est ce qu’il deviendra, n’est-ce pas ? Depuis son ascension, les douze lunes de Göltur renvoient sans relâche la lumière du jour sur le Nid. Elles permettent que la nuit n’y règne jamais tout à fait, même au cœur des glaces. Elles empêchent à jamais les monstres de revenir.
     – Continue.
     – Dans cette scène, il… C’est à ce moment-là qu’il comprend que les étoiles doivent monter au ciel ? Qu’elles nous protégeront mieux de là-haut ?
     – Peut-être.
     – Je crois que ce que j’aime dans ce passage, c’est qu’il n’y est justement pas le héros du reste des Exploits. Il ne défend ni rois ni châteaux, il est là parce qu’il incarne la promesse de ne jamais abandonner ses enfants. Même les moindres d’entre eux, même quand c’est dur… même quand il aura quitté le Nid et ne veillera plus sur nous que depuis le ciel.
     – C’est encore ton penchant pour la mélancolie qui parle. »

     Cette remarque est revenue à la mémoire d’Heiki, tout à l’heure, devant son exemplaire écorné des Exploits, ouvert à cette page qui, justement, devait faire l’objet de son cours d’astrologie du soir. C’est vrai qu’il y a quelque chose de, sinon mélancolique, au moins d’amer dans les vers qui annoncent l’arrivée du jour. Celui-ci devrait inonder la vallée libérée, moquer de son éclat les monstres qui se dispersent en désordre. Mais la poétesse préfère s’attarder sur le spectacle ambigu des cadavres qui gisent à terre. Les tripes encore chaudes étalées dans la neige produisent de la condensation, et la lumière : « frappant la vapeur pestilentielle/la parait de la couleur du miel. »

     « Bonsoir, Cosmologue Heiki !
     – Bonsoir, Dagrun. Bonsoir, les enfants, installez-vous. »

     Le cours d’astrologie du temple de Göltur est organisé au crépuscule. Il s’agit officiellement d’attendre le lever des douze lunes en convoquant le souvenir d’un temps où elles arpentaient le Grand Nid. Un recueillement érudit pour se préparer à la contemplation de l’astre du Nord.

     En réalité, les poussières sortent tout juste de table, et après leur longue journée de travaux et d’études, elles attendent avant tout qu’on leur raconte une histoire. Heiki, lui, ne demande qu’à leur faire plaisir. Il regarde les enfants s’installer paresseusement sur les coussins qui jonchent le parquet et s’éclaircit la gorge pour trouver sa voix de conteur. Il commence :

     « Le ciel perdit son rose voilage, /et les étoiles, plongeant une à une, /confièrent leur éclat à la lune /quand les monstres fondirent sur le village. »

     Quelques poussières lèvent les yeux vers le dôme en verre de la salle de classe, derrière lequel la voûte céleste porte encore ses couleurs rassurantes.

     « Faim ! »

     Heiki savoure le sursaut des petits les plus impressionnables.

     « … écumaient leurs gueules rugissantes. »

     Et peut-être est-ce la puissance évocatrice de la poésie d’Adalbjorg, mais quelque chose semble en effet rugir dans le lointain.

     « Avide meute à des proies impuissantes. »

     On frappe à la porte. Celle-ci s’ouvre sans attendre de réponse sur Geir, un cosmologue à la crinière grisonnante et dont les défenses arborent leur troisième anneau. Il balaie la salle d’un regard anxieux.

     « Tous les enfants sont là ? demande-t-il à mi-voix.
     – Oui, je les ai comptés. Que se passe-t-il ?
     – Des humains. Il en arrive des dizaines, sur leurs affreuses machines. Ælledi commande que tu restes ici avec les poussières pour les protéger, quoi qu’il arrive.
     – Comment ça, ‘‘quoi qu’il arrive’’ ?
     – Et verrouille la porte. »

     Il est déjà reparti. Dans le couloir, le bruit de ses pieds nus sur le parquet donne l’impression qu’il se précipite vers l’extérieur. Heiki verrouille la porte.

     « Qu’est-ce qu’il se passe ? »

     Quelques poussières se sont levées, plus intriguées qu’inquiètes, pour le moment. Heiki revient à son pupitre, où les Exploits attendent qu’il reprenne la lecture.

     Lors devant elle se dressa Göltur/interposant son immense stature.

     « Rien de grave, répond Heiki en refermant le livre. Il est tard, si l’on chantait, maintenant ? »

     Quelques grognements de déception s’élèvent ici et là, mais les enfants gagnent sagement leur place dans le chœur familier. Le chant de salut aux lunes est le premier qu’ils apprennent en rejoignant le temple. Certains écoutaient déjà leurs parents le fredonner au-dessus du berceau. C’est une mélodie que le Nid entonne depuis des temps immémoriaux, dont les paroles, très simples, ont été traduites et adaptées bien des fois. Dans le grand temple de Göltur, il est chanté en astral ancien.

     « Là ! » commencent les altos, soutenus par le « hm » continu des poussières assez âgées pour que leur voix ait mué. Il se mêle étrangement au bourdonnement désormais bien audible de moteurs aliens à l’entrée du temple.

     Heiki fait signe aux jeunes filles de démarrer et leur « Gö– ! » sonore couvre un instant toute intrusion extérieure. Au-dessus de leurs têtes, la première lune s’est levée.

     Le chant vacille un peu quand une arme crépite distinctement et que fusent des cris. Heiki lui-même résiste difficilement à la tentation de se jeter dans le couloir voir ce qu’il se passe. Les humains n’ont pas pu devenir hostiles. La diplomatie d’Ælledi a apaisé les dernières tensions. Il relance les poussières d’un geste plein d’une feinte assurance.

     « –tur ! »

     La note est longue, tandis que les chœurs brodent de rapides contrepoints.

     « Göltur ! » reprennent ensemble toutes les voix.

     Quand le premier couplet commence, une deuxième lune apparaît en bordure du cadre de verre de la coupole. À l’entrée du temple, quelque chose se brise avec fracas. Le chant s’interrompt, quelques poussières parmi les plus jeunes semblent sur le point de pleurer. Heiki exhale un soupir contrôlé. Le temple compte de nombreux cosmologues formés à d’infaillibles techniques de défense. Son rôle à lui, c’est de rassurer les poussières. Il frappe de sa baguette sur le pupitre :

     « Au couplet », commande-t-il. Le chœur repart.

     La composition s'articule en douze couplets entrecoupés d’un refrain, l’ensemble se déployant sur une quinzaine de minutes quand il est chanté à un rythme normal. Mais il existe plusieurs façons de la moduler, certaines versions plus rapides, plus lentes, plus joyeuses, plus solennelles, favorisées dans certaines régions du Nid. Toutes sont enseignées au grand temple, dont le chœur est capable d’entonner l’hymne en toutes circonstances.

     Les lunes se lèvent une à une, les murs tremblent et parfois, c’est à peine si les voix des poussières surmontent le vacarme des affrontements qui se produisent à l’extérieur. Mais Heiki, comme les enfants, sont déterminés à glorifier, aussi longtemps qu’il le faudra, les astres pâles qui veillent sur eux toute la nuit. Certaines poussières tombent de fatigue, beaucoup s’assoient, d’autres se roulent en boule sur les coussins, s’endorment sur les genoux de leurs camarades, se réveillent quelques heures plus tard pour prendre le relai et chanter, chanter, chanter.

     Tenir, pour un répit encore distant,

     Heiki se surprend à se raccrocher aux bruits d’explosion. Tant qu’il reste quelque chose à détruire, c’est que les cosmologues résistent encore. Les armes humaines sont terrifiantes, mais la ténacité des Gölturiens, légendaire.

     une forteresse de jour persistant.

     Le silence est retombé depuis longtemps quand la dernière lune disparaît à l’angle de la voûte et qu’éclot le matin. Les poussières ne chantent plus, les combats ont cessé. Quelques heures immobiles se sont écoulées ainsi, dans le noir.

     Heiki se met debout, déverrouille la salle de lecture, s’engage dans le couloir. La porte du temple n’est plus qu’un amas de métal tordu. La neige, sur des dizaines de mètres, est gorgée de sang. Les humains sont partis, leurs chars gisent en désordre, transpercés par des lances de glace. Les moteurs enfin silencieux exhalent d’ultimes râles de fumée nauséabonde : des nuages noirs que la lumière naissante borde d’une teinte chaleureuse.